« L’archive » chez Foucault : malentendu autour d’un singulier

Les archives — numériques, de papier ou bien les institutions de conservation — ont été pour quelques philosophes un sujet d’étude digne d’attention. Et quand les historiens, artistes ou philosophes parlent d’archives, c’est Michel Foucault que l’on cite volontiers. Mais, dans l’Archéologie du savoir (1969), tout indique que l’archive de Foucault, au singulier, n’ait pas grand chose à voir avec son pluriel… ou du moins pas sans quelques zig-zag. Alors les archives et le concept foucaldien d’archive sont-ils interchangeables ? Peut-on passer du pluriel au singulier comme s’il s’agissait de la même chose ?


Note : j’ai tenu à publier cet article en octobre pour les cent ans de Michel Foucault. N’ayant pas immédiatement à ma disposition mes notes, je mettrai à jour au fur et à mesure les références de cet article.


I. Clarifications

1. Du droit de faire grincer Foucault

a. Archive : le singulier philosophique n’équivaut pas au pluriel archivistique

Il arrive que les historiens, artistes ou philosophes parlent des « archives » en tant que concept à questionner. Le concept foucaldien d’archive est, à l’occasion, employé pour parler des archives — c’est-à-dire des documents. Voilà que la masse documentaire et le concept développé dans L’archéologie du savoir deviennent des notions interchangeables. Je crois, pourtant, qu’il est en réalité bien difficile de passer du singulier au pluriel sans crier gare. La question qu’on se pose maintenant est donc celle-ci: peut-on passer du singulier concept de Foucault aux archives, comme s’il s’agissait de la même chose ? Archive, archives; archive en philosophie, « archive » en documentation : voilà des choses à démêler.

Stilleben (Harun Farocki, 1997), Fragment.

L’affaire pourrait être vite réglée. Chez Foucault — comme on aura l’occasion de le voir ici — l’archive ne désigne pas le document d’archives; pas plus qu’elle serait une traduction philosophique de la matérialité des archives. Le concept d’ « archive » n’est pas le fond de sauce nouménal des archives, considérées dans le revers de leur phénoménalité. Foucault, par le recours au singulier, ne cherche pas à constituer une ontologie des documents et/ou de leurs institutions, ni immédiatement de leurs effets d’assujettissement.

Ou en tout cas pas sans précautions : Foucault, avant de parler du rapport entre les constitutions du savoir et des dispositifs de pouvoir a besoin d’exposer des mécanismes d’agrégations des actes discursifs. C’est l’objet de ses livres dans les années 60 même si bien sûr cette question traverse son œuvre. C’est tout au long de sa carrière qu’il développera de façon plus explicite les aspects plus politiques de l’ordre des discours. Deleuze dans ce cours explique bien ce passage du savoir au pouvoir. Si Foucault parle bien du pouvoir, il n’invente pas le concept d’archive pour décrire spécifiquement l’autorité des institutions d’archives par le pouvoir qu’il leur est conféré dans la conservation des traces du passé.

L’archive chez Foucault, c’est avant tout un levier épistémologique qui sert l’analyse des discours et de leurs agrégations disciplinaires : utiliser ce levier c’est donc appliquer une méthode archéologique. L’archive foucaldienne ne conduit pas à l’archivistique ou à la documentation mais, partageant une même racine étymologique, à l’archéologie, laquelle a elle aussi un sens très spécial. Et inutile de convaincre qui que ce soit que l’archéologie chez Foucault n’a pas grand chose à voir avec des pelles et des pioches. (Si on doit livrer une image allusive et caricaturale de l’archéologie.)

L’archéologie foucaldienne est une méthodologie pour appréhender la constitution de performances ou pratiques discursives en général. Elle est un garde-fou pour se défaire des mauvais plis épistémologiques de la tradition humaniste interprétative, que l’on pourrait rapprocher de la critique de Georg Kubler adressée à l’iconologie, en histoire de l’art au début des années 60 1. (En effet, pour ce dernier, l’historien de l’art ne doit pas supposer des unités supposées par la discipline — l’ « oeuvre d’art » — et encore moins si on l’adosse à des schèmes explicatifs encombrants comme la mentalité d’une époque, d’un siècle ou d’une nation. Pour lui, il faut effectuer une sorte de « réduction » qui fait débuter l’analyse au niveau le plus général : celui de la culture matérielle.)

Stilleben (Harun Farocki, 1997)

b. Interpréter Foucault : faire un montage ou un mensonge ?

Une autre précaution avant de revenir sur ce que j’estime être une lecture cohérente de Foucault : j’affirme qu’il est tout à fait possible de citer un auteur de façon « hétérodoxe » pour en faire autre chose : Foucault lui-même ne s’arrogeait-il pas le droit de faire « grincer » Nietzsche pour amortir des lectures originales ? (Voilà une chose que lui reprochait d’ailleurs Jacques Bouveresse, ce qui soulève d’autres problèmes philosophiques.) Il va de soi que tout texte implique une interprétation — et donc des discussions ou des polémiques en ses entours. Et d’ailleurs, une interprétation, n’est-ce pas ce que je suis en train de faire ? Alors sans doute que le commentaire le plus intègre d’un texte est-lui même. Sans doute que mon objection est au moins autant légitime qu’une certaine pratique de la citation que je critique. Certes, et il n’est ni question pour moi d’être orthodoxe, ni de prescrire des bonnes façons de faire usage de Foucault. C’est un philosophe massif, difficile, et cela implique — et heureusement ! — une variété tropicale de reprises théoriques.

Cependant, la citation dissonante, « grinçante », doit être renseignée, motivée. L’écart doit être manifeste. Car il me semble que la probité — en philosophie, en histoire voire même en art — exige qu’on ne peut pas faire dire à quelqu’un une chose qu’il n’a jamais dite en faisait comme si c’était effectivement le cas. On connaît bien les vertiges du montage dans le cinéma. Ces vertiges peuvent être aussi bien de puissants leviers pour faire émerger du sens à partir de deux réalités distinctes que des moyens de trahir une parole ou un visage. De la même façon ici, si on amende le sens de propositions pour faire advenir de nouvelles constellations théoriques — une chose qu’il faut bien revendiquer d’un côté pour ne pas être fixé dans le rôle de l’exégète au doigt levé — il faut malgré tout donner les moyens au lecteur de distinguer une lecture hétérodoxe et avertie d’une mauvaise compréhension d’un texte ou d’un auteur.

Wie man sieht (Harun Farocki, 1986)

Et quant au cas d’une citation grinçante, dont le sens aurait été volontairement plié dans le sens de ses opinions, cela ressemblerait à un mensonge ou à de la mauvaise foi, ce qui n’est pas convenant à l’exercice théorique ou à la discussion. La beauté du singulier offre certainement une étoffe philosophique à l’épars — archive sans « s » est du reste un très joli mot. Qu’il s’agisse d’un concept philosophique ou d’un moyen de désigner une pièce documentaire. Je suis pourtant convaincu que le lyrisme, sans probité, risque un sonner creux ou un trahir. Et s’il y a montage autour de « l’archive », alors il doit être probe ou ne pas être.

J’essaierai de montrer dans cet article ce que n’est pas l’archive chez Foucault; mais sans pour autant dire que l’archive ne peut jamais croiser la route des archives — car il se pourrait qu’on ait quand même des bonnes raisons de le faire. A condition de passer par un cheminement qui reconnaît ses sinuosités.

2. Du droit de faire grincer « les archives »

a. Du droit d’utiliser le singulier pour parler d’une pièce d’archives

Retournons la chaussette des précautions et admettons également le droit de faire mésusage du concept d’ « archives » de l’archivistique. Avant de savoir pourquoi on ne peut pas passer immédiatement de l’archive de Foucault aux archives, voici peut-être une dernière salve de clarifications — et qui auront peut-être un fond de teint polémique : en tant qu’archiviste, je sais bien l’importance du pluriel, notamment pour dénoter la dimension organique de la production documentaire. La définition des archives, durant mes études, a été rabâchée — et à raison ! car il s’agissait bien de s’engager dans l’identité du métier, d’abandonner de coriaces idées reçues.

Quand j’ai l’occasion de parler du métier d’archiviste à mes amis, je prends soin de souligner la dimension « organique » des documents et que non, je ne suis pas courbé sur de vieilles chartes médiévales sous un chandelier balancé par un courant d’air, à la lumière d’une flamme qui tousse. Quand j’ai classé le fonds d’un mathématicien, on me demandait comment je faisais car je ne l’étais pas moi-même. Je répondais que le jeu était surtout de comprendre quelles activités produisaient quoi, dans quel cadre, et que je n’avais pas vraiment besoin de comprendre, pièce par pièce les équations gribouillées — même si j’admettais avoir une sensibilité pour cette matière. Bref : je ne ne faisais pas œuvre de documentaliste.

Cependant, bien qu’informé sur l’importance du pluriel, l’usage du singulier pour désigner une pièce d’archives sortie de son fonds ne me pose en fait pas vraiment problème. Je trouve que cela exprime quelque chose d’intéressant des nouvelles pratiques de valorisation documentaire et des trajections conceptuelles et linguistiques entre les institutions de différents pays. Par abus de langage, si abus il y a, désigner « la pièce d’archives » par « archive », ne me choque pas vraiment, même si c’est quelque chose que je ne fais pas personnellement. Je comprends l’usage du singulier dans le contexte des politiques de valorisation car, après tout, il s’agit bien de singulariser des documents voire d’en faire des monuments d’histoire locale ou nationale. « Archive » émule bien l’isolement de pièces particulières que suppose leur diffusion — voire leur éditorialisation — sur le Web; ou tout simplement dans le cadre d’exposition in situ, car ces pièces (ou leur image) sont justement sorties de leurs fonds.

Quand l’INA parle « d’archive audiovisuelle » sur les réseaux, par exemple, je ne suis pas particulièrement affecté par ce qui pourrait être, pour certains, l’entame d’une forfaiture archivistique commise par un service communication déconnecté. Au contraire : par le singulier, justement, on garderait entier notre notion organique d’archives tout en spécifiant de façon naturelle une pratique qui fait peu de cas de la notion de fonds. On distinguerait par là également un geste « patrimonialisant », « monumentalisant » et plus « émotionnel », d’un geste plus fonctionnel, administratif, plus archivistique. Quoiqu’il en soit : cette clarification sur l’oubli présumé du pluriel n’est en fait pas le cœur de cet article. Le point est bien l’emploi — ou le mésemploi — du concept foucaldien d’ « archive » pour parler des archives. Et qu’ici, le singulier sera réservé à la notion philosophique.

b. La leçon des pas de côtés : être artiste dans les définitions

Une seconde précaution sur l’usage du mot « archives », au pluriel, faisant donc référence au rayonnement documentaire d’une activité et non pas au concept foucaldien. Loin de moi l’envie de faire une leçon aux non-archivistes qui auraient un usage approximatif de la notion d’archives. Loin de moi l’idée de considérer de redoutables philosophes, de passionnants artistes ou de pointilleux historiens comme ingénus car incapables de me réciter le premier article du livre II du Code du patrimoine.

En fait, je pense qu’une objection peut être faite malgré tout contre mon propre camp sur la définition des archives et du droit d’en faire des reprises réputées primesautières : si l’archivistique a réfléchi depuis longtemps (et certes bien avant les philosophes de la French Theory) à une définition pragmatique autant que pertinente des archives — et qui du reste n’a pas arrêté de faire débat — je crois au contraire qu’il faut être capable de se dé-saisir de l’autorité de ses propres catégories. Non pas parce qu’il faudrait tout contredire gratuitement par principe, mais parce que cela donne des vues supplémentaires à son propre rapport à la connaissance.

Je crois qu’il est convenable de ne pas faire des procès de naïveté dès lors qu’un historien, un artiste ou que sais-je encore, essaye de jouer autre chose que la ritournelle des héritages et des définitions. Ces héritages théoriques et pratiques — adossées aux problématiques métier — sont certes robustes, précieux et importants dans la construction de l’identité du métier d’archiviste2.
Mais faudrait-il sans doute se garder d’un aplomb scolaire: l’exercice critique n’est pas l’ami des bons élèves. Quand on participe au travail difficile qu’est celui de la discussion théorique, on peut se sentir bien droit dans le corsage d’une définition qui nous tient; mais il est heureux d’en soulager le port de tête, d’ouvrir l’orient des pas de côté. Bien sûr la réalité du métier d’archiviste ferait peu de cas d’un balancement théorique abstrait; mais si on choisit de tisonner des définitions alors il ne faut pas hésiter à se placer à la pointe de son langage.

Je pense que l’on a beaucoup de choses à apprendre des philosophes et des artistes de ce point de vue là même si tout, bien sûr, n’est pas pertinent. A noter en tout cas les formations/centre de recherche en art-création comme ArTec3 qui semblent prendre la mesure sensible des « arts documentaires ». Je crois qu’il y a quelque chose comme une connaissance esthétique, non-scientifique4, qui entre volontiers en sympathie avec les métiers de la documentation. Que le registre épistémique des techniques esthétiques permet d’offrir des outils pour les problématiques de valorisation des archives; mais également sur la dimension éthique et esthétique du classement et des méthodologies — mais c’est là un autre sujet.

Les clarifications sont faites; on a commencé à dériver. Il est temps de passer à l’archive de Foucault.

II. L’ « archive » dans L’archéologie du savoir

1. Ce que n’est pas l’archive

a. Quand Foucault est explicite : l’archive n’est ni les documents ou les institutions de conservation

C’est dans l’Archéologie du savoir, livre rétrospectif qui clarifie les entreprises théoriques de Naissance de la clinique et Les mots et les choses, que Foucault parle d’archive. Un entretien radiophonique, qui se déroule à la sortie de son livre donne l’occasion à Foucault d’expliciter le concept d’archive :

[…] l’archive, c’est-à-dire la description de cet ensemble, cette masse extraordinairement vaste, massive, complexe, de choses qui ont été dites dans une culture, en l’occurrence dans notre culture. Il faudrait essayer de les décrire ces choses. De les décrire dans leur configuration propre, de voir comment elles ont pu être dites, comment elles ont pu subsister, comment elles ont pu fonctionner et comment elles ont pu finalement se transformer. Toute cette vie, toute cette activité, sourde et en même temps bavarde des choses dites à travers une culture/ (3:32)

C’est un extrait piégeux et sans doute exemplaire du malentendu autour du singulier : quand on lit un tel passage, il est tentant de croire que Foucault parle des documents d’archives. Après tout, il est question d’une masse « extraordinairement vaste, complexe », fruit d’une « activité » qui pourrait bien ressembler aux kilomètres de papier ou de bandes magnétiques conservées aux Archives. Cela peut faire penser aussi à la définition des archives dans le droit français (L.211-1). On pourrait être aussi tenté de le rapprocher du singulier du livre d’Arlette Farge, Le goût de l’archive, qui propose une sorte de phénoménologie de la source historique.

Livre, d’ailleurs, où l’ « archive » désigne en revanche bel et bien le document d’archives et l’archive foucaldienne. On note aussi qu’Arlette Farge et Foucault ont travaillé ensemble, que Farge fait référence à Foucault dans on livre. Bref : tout est fait pour nous tromper au sujet du singulier !

Cela dit on remarque que l’archive, dans la précédente citation, n’est pas la masse proprement dite, mais leur description : « L’archive, dit Foucault, c’est-à-dire la description de cet ensemble, cette masse extraordinairement vaste, massive »… On pourrait éventuellement croire que Foucault parle spécifiquement des analyses présentes dans les instruments de recherche ou des cadres de classement, structurant l’organisation du contenu documentaire des fonds d’archives. Si les logiques de classement au cœur de l’élaboration des inventaires pourraient bien avoir un lien avec le concept d’archive il faut — et avant d’arriver à ce point qui déborde des propositions foucaldiennes — exposer la distinction entre son singulier et son pluriel. En effet Foucault, dans l’Archéologie, est extrêmement clair :

Par ce terme [celui d’archive], je n’entends pas la somme de tous les textes qu’une culture a gardés par devers elle comme documents de son propre passé ou comme témoignage de son identité maintenue ; je n’entends pas non plus les institutions qui, dans une société donnée, permettent d’enregistrer et de conserver les discours dont on veut garder la mémoire et maintenir libre la disposition.5

C’est sans équivoque et on pourrait s’arrêter là : l’archive foucaldienne ne désigne pas les documents d’archives puisque ce ne sont pas l’ensemble de textes qu’une culture aurait conservé à titre de témoignage; ni les institutions de conservation.

b. Archives = archive : renoncer au brûlis foucaldien

Je suis personnellement très étonné que certains philosophes professionnels croient que Foucault parle spécifiquement d’archives avec son concept d’archive quand il consacre sa carrière de penseur à se désolidariser du sens régulier des mots et des traditions épistémologiques.

Je ne vais pas faire une liste de ce que je juge des usages abusifs de Foucault : ce serait mesquin. Mais pour ne pas laisser croire que je chasse des moulins à vent, je mentionnerai un cas : l’Archivist Manifesto de Yuk Hui, qui du reste est un impressionnant théoricien de la technique et que j’ai déjà cité (plutôt favorablement) dans un autre article.

Cela est moins grave pour les artistes et historiens; leurs reprises peuvent être heureuses. Je reste quand même stupéfait que, tout d’un coup, on ignore la méthodologie et les habitudes foucaldiennes qui sont celles du brûlis philosophique. (Je parle de brûlis car il a une approche destructive des concepts pour mener à un repositionnement épistémologique fertile.) Étonné en effet que l’on cueille ses mots sans prêter attention au traitement que Foucault leur réserve très explicitement. Et d’ailleurs, Foucault y revient plusieurs fois dans le livre, en se distanciant précautionneusement d’une notion « poussiéreuse », comme il le fait lorsqu’il parle d’ « archéologie », qui n’est pas l’affaire de « fouilleurs ».

Encore une fois, je ne m’oppose pas au droit de faire grincer Foucault et d’utiliser « archive » de façon irrégulière. Mais le philosophe doit pouvoir démontrer pourquoi il veut tenir pour équivalent deux concepts qui ont, de façon très explicite, été dissociés. Si leur discipline doit rendre des comptes, c’est bien au niveau des concepts qu’ils emploient. C’est la moindre des choses et plus encore quand on a une discipline livresque et des méthodes historiographiques « autoritaires ».

2. Proposition, énoncé, archive

a. Rien qu’une autre chose

Voilà : l’archive est alors autre chose qu’une affaire de papiers dans des boîtes — si je dois livrer cette image sans saveur. C’est alors une autre chose, et cette autre chose est assez difficile à saisir. Foucault parle de « loi », non pas au sens juridique, mais au sens d’un système de règles qui régit l’existence historique des énoncés :

L’archive, c’est d’abord la loi de ce qui peut être dit, le système qui régit l’apparition des énoncés comme événements singuliers. […] C’est le système général de la formation et de la transformation des énoncés.

Si l’on ne connaît pas encore le vocabulaire foucaldien, la définition reste assez opaque. Retenons pour l’instant que l’archive ne désigne ni l’ensemble matériel des documents conservés ni simplement la somme de tout ce qui a été dit. Elle désigne le système historique de règles selon lequel certains énoncés peuvent apparaître, coexister avec d’autres, se maintenir, se transformer ou disparaître. Décrire l’archive conduit non pas l’archivistique (au sens professionnel du terme) mais à l’archéologie (qui dans ce contexte théorique prend donc un sens spécial).

Bien sûr, ce mot n’est pas choisi au hasard mais des rudiments de logique nous enseignent que la référence ne s’identifie pas pleinement avec le signifié ou le dénoté.

Avec de telles citations sur les bras, il convient donc d’exposer ce qu’elle est alors; et pourquoi Foucault choisit un tel mot, qui prête à confusion. L’exercice est difficile, car Foucault met en place un vocabulaire spécial : énoncé, proposition, formations discursives, etc. ne sont pas à comprendre dans leur sens régulier. Me voici donc obliger de vulgariser, le mieux possible, un pan de la thèse de Foucault comprenant cette « archive » comme « loi de ce qui peut être dit » — et non pas comme essence ou concept des documents d’archives ou de leurs institutions.

Je vous préviens : je risque de simplifier la thèse de Foucault; mais l’objectif est de montrer maintenant combien « l’archive » est distincte « des archives »; mais comment, malgré tout, on pourrait passer de l’un à l’autre.

b. Partons d’une reprise deleuzienne : Un nouvel archiviste est nommé dans la ville

Deleuze commente la thèse de Foucault dans Un nouvel archiviste. L’approche deleuzienne repose sur un style allusif qui implique parfois des problèmes d’interprétation mais qui lui permettent de faire jouer et de déplier certains points théoriques avec une certaine expressivité. Ainsi donc le personnage du nouvel archivististe représentant l’objection épistémologique de Foucault. La mise en scène à la Deleuze de la philosophie foucaldienne me sera utile ici, à la fois pour parler du contexte d’énonciation du Foucault « archéologue », de son contenu.

Ce nouvel archiviste, dit Deleuze, « ne s’occupera plus, comme les archivistes précédents, des propositions et des phrases ». Il « s’occupera plutôt des énoncés ».

Laissons de côté la signification d’ « énoncés » et clarifions chaque mot l’un après l’autre. Commençons par la notion de proposition, mise en avant dans la lecture deleuzienne. Dans la lecture deleuzienne, la proposition semble désigner un acte de formulation. Elle apparaît comme le gramen qui peuple l’espace du discours en général; ou justement qui peut en être absent. Les propositions, ce sont au moins tous les actes de formulation, quels que soient leur appartenance disciplinaire ou leur support d’expression. C’est un élément atomique à partir duquel on peut tirer, et seulement après coup, des matières discursives ou énonciatives. Il importe peu de savoir si ces unités logiques sont vraies ou fausses.

Mais attention. Il n’y a pas que des propositions ou des phrases. Deleuze prend un exemple : une série comme « A, Z, E, R, T, Y » inscrite dans un manuel de dactylographie, peut fonctionner comme énoncé sans constituer une proposition logique ni même une phrase grammaticalement construite. Bien mais alors qu’est-ce qu’un énoncé ? Si dans un jeu de cadavre exquis, on écrivait cette suite de lettres au hasard sur une feuille, elle ne possèderait pas nécessairement ce statut d’ « énoncé ». En revanche, dans le contexte de la dactylographie ou, aujourd’hui, de l’informatique, « AZERTY » entre dans un réseau de pratiques et d’interprétations qui lui confère une fonction déterminée. C’est bien pour cette raison que Foucault distingue l’énoncé de la proposition : ce qui est discursivement pertinent ne se réduit pas à des unités logiques ou grammaticales. Des ensembles de signes très différents peuvent acquérir une existence énonciative dès lors qu’ils fonctionnent dans un champ discursif déterminé.

On ramasse un peu tout cela parce que ce n’est pas évident: une proposition, d’abord, est donc une unité logique susceptible d’être évaluée selon ses rapports formels et ses conditions de vérité; l’énoncé, ensuite, désigne la fonction d’existence qu’un ensemble de signes acquiert dans un champ discursif déterminé.

c. Un exemple : le ready-made de Duchamp

Le ready-made de Duchamp offre un bon exemple. Il est couteux de dire qu’avant lui, en prenant en compte toute l’histoire de l’humanité, personne n’avait imaginé qu’un objet quelconque, y compris un objet trivial ou « vilain », puisse être de l’art — ou au moins quelque chose digne de quelque sentiment esthétique. Voilà ce que peut dire la pissotière : « ça aussi, ça peut être de l’art ». En revanche, pour qu’un tel geste puisse fonctionner comme geste artistique, il fallait bien qu’il existe un champ de pratiques, d’institutions, de positions esthétiques et de discours dans lequel le déplacement d’un objet ordinaire pouvait acquérir ce statut. Au niveau énonciatif, ce n’est donc pas seulement le contenu assertif/logique de l’idée « tout peut être de l’art » qui importe (ni sa nouveauté pas plus que sa vérité) mais les conditions historiques de son énonçabilité et de son efficacité comme discours artistique.

Le ready-made fonctionne donc comme un acte de formulation ou une proposition. Quant à l’énoncé, ce n’est pas seulement ce qui est dit, mais le mode d’existence historique par lequel quelque chose peut compter comme dicible, recevable et opératoire dans un champ donné. C’est la même chose pour l’exemple « AZERTY ».

Si le nouvel archiviste représente l’objection foucaldienne et que celui-ci ne s’occupe pas seulement des propositions mais aussi des « énoncés », on remarque alors qu’il tente de se défaire des appareils interprétatifs déjà individués. On ne regarde pas le « contenu » seul, mais aussi la « structure » de son énonçabilité. Voilà l’archive : le système de règles de l’énonçabilité : comment vont et viennent les mots et les choses.

En tout cas il faut entendre ici que la figure de l’archiviste, représentant la lecture deleuzienne « en personnage » du concept d’archéologie, qu’il soit « nouveau » ou « ancien », détonne de son sens habituel. Que l’archive n’est définitivement pas une affaire de papiers. En tout cas pas directement.

d. Les archivistes précédents : Foucault contre la pente douce

J’ai dit que les anciens archivistes s’occupaient des phrases et des propositions. Il faut préciser ce point. Chez Deleuze, portant la voix de Foucault, les « archivistes précédents » figurent en fait des manières traditionnelles d’analyser le discours : à partir de la proposition logique, de la phrase grammaticale, du sens, de la contradiction ou encore de ce qui serait latent derrière ce qui est effectivement dit. Par là, avec le personnage de l’ancien archiviste, Deleuze illustre la critique de Foucault dirigée contre l’ « histoire globale ». Foucault se méfie des récits qui cherchent à ramener les événements dispersés d’une époque à une unité profonde — esprit du temps, conscience collective, principe de développement ou devenir continu. À cette histoire totalisante, il oppose l’analyse de séries, de décalages, de seuils, de transformations et de discontinuités. Les anciens archivistes renvoient d’abord à certaines unités et méthodes d’analyse du discours. Ils sont les mains de l’histoire globale, laquelle renvoie à une certaine manière d’unifier historiquement les phénomènes. Le nouvel archiviste oppose un refus : refus de faire des discours visibles la simple expression d’une unité plus profonde, habillant une continuité historique supposée.

On pourrait ainsi prendre, rien qu’à titre d’illustration, certaines philosophies de l’histoire qui reconduisent la diversité des œuvres et des doctrines à une opposition ou à un mouvement unique. Je prends à mon compte la thèse d’Alain de Libéra : Victor Cousin, par exemple, tend à lire l’histoire de la philosophie à partir de grandes positions récurrentes (nominalistes versus réalistes). On pourrait en citer pas mal d’autres : Eugeni d’Ors oppose volontiers le classique et le baroque comme deux constantes ou encore Hegel ordonne quant à lui l’histoire de l’art dans un devenir où certaines formes accomplissent davantage que d’autres une logique historique de l’art.

Ces exemples ne sont évidemment ni équivalents ni directement visés par Deleuze ni Foucault. Ils permettent seulement d’illustrer ce que Foucault cherche à éviter : la réduction de la dispersion historique à une unité préalable qui en commanderait le sens.

e. Archive et archéologie

L’archive n’est pas l’analyse elle-même : cette analyse, Foucault l’appelle archéologie. L’archive désigne plutôt le système historique de règles selon lequel certains énoncés peuvent apparaître, coexister, se transformer, être repris ou disparaître.

En reprenant encore une fois Alain de Libéra : « il y a de quoi être démuni », face à une telle ambition méthodologique, à la fois très générale et difficile dans son exécution.

L’archéologie ne cherche donc pas d’abord à déterminer si une proposition est vraie, judicieuse ou légitime. Elle cherche à comprendre sous quelles conditions historiques certains énoncés ont pu être formulés, reconnus, classés ou rendus opératoires. Cela ne signifie pas que les critères de vérité ou de légitimité soient sans importance : ils peuvent eux-mêmes devenir des objets de l’analyse.

Si l’on voulait, par exemple, faire une histoire foucaldienne des pratiques d’édition des métadonnées dans les musées, les bibliothèques ou les archives au XXIe siècle, la question ne serait pas seulement de savoir si une indexation est correcte ou erronée. Il faudrait aussi demander pourquoi telles catégories ont été retenues, qui est autorisé à les employer, quelles institutions les stabilisent, quels objets elles rendent visibles et quels autres elles rendent plus difficiles à nommer. (On voit combien cela lorgne avec des questions institutionnelles politiques.)

L’archive désigne précisément le système dans lequel ces possibilités d’énonciation prennent forme. La question foucaldienne devient celle-ci: quelles règles historiques rendent possible, à une époque donnée, qu’un certain type de discours sur l’économie, le vivant, le langage, l’art, le patrimoine ou toute autre réalité puisse se constituer comme champ de savoir ?

Je ne répondrai pas à cette question qui nous ferait développer les thèses foucaldiennes. Mais je crois maintenant qu’on voit combien l’archive foucaldienne est distincte de la notion prosaïque d’archives.

III. Pourquoi Foucault choisit le mot « archive » ?

Pourquoi alors Foucault choisit-il précisément le mot archive ? J’avance désormais avec davantage de prudence. Je ne connais pas de texte dans lequel Foucault l’expliquerait simplement. On peut néanmoins essayer de comprendre ce que ce choix lexical permet de penser.

On rappelle que Foucault n’était pas seulement un philosophe qui se contentait de lire ou commenter des classiques. Il consultait des archives. Ce pas de côté méthodologique — au moins pour les philosophes — a dû lui enseigner très tôt dans sa formation intellectuelle que le système des énoncés n’est pas l’apanage des grandes œuvres. Dans un documentaire sur Gaston Bachelard, il admettait avoir du respect pour sa façon de considérer les « petites oeuvres » qu’il faisait jouer contre « les grandes ». Bref : il y a un gout chez Foucault pour les actes discursifs qui résident également dans des espaces moins héroïques que celui du catéchisme des grands auteurs.

Chez Foucault, on l’a bien compris, l’archive n’est ni un dépôt de documents ni leur système de classement. Elle est le système général de la formation et de la transformation des énoncés. Autrement dit, elle désigne les règles historiques selon lesquelles certaines choses peuvent acquérir une existence énonciative, se combiner avec d’autres, se maintenir, se transformer ou disparaître. Peut-être trouvons-nous ici une certaine proximité entre cette conception et quelques gestes familiers à l’archivistique.

Prenons un exemple concret pour développer ce point: la série O des Archives départementales. La série O rassemble, pour l’essentiel de la période 1800-1940, les documents relatifs à l’administration et à la comptabilité communales, notamment ceux produits ou reçus par les préfectures dans l’exercice de leur tutelle sur les communes. On y rencontre budgets, travaux communaux, voirie, bâtiments publics, délibérations soumises au contrôle préfectoral, dons et legs, etc. Or ce qui est intéressant dans une telle série n’est précisément pas seulement le contenu individuel de chaque feuille de papier. La position d’un document dans un fonds nous apprend déjà quelque chose de son mode d’existence. Une demande concernant la réparation d’une fontaine, par exemple, n’est pas simplement un texte contenant des informations sur une fontaine. Il est un acte produit dans une certaine chaîne administrative : une commune formule un besoin, engage une dépense, délibère ; la préfecture reçoit le dossier, examine sa conformité, autorise, refuse ou demande des modifications.

Le document existe donc à l’intérieur d’une pratique administrative qui lui assigne une provenance, un destinataire, une fonction et une place parmi d’autres documents. Tout chercheur, qui comme Foucault travaille avec une telle matière documentaire, doit se confronter aux cadres de classements et, par là, aux logiques institutionnelles, lesquels organisent effectivement des discours.

La notion archivistique de fonds ou de cadre de classement commencent à se tenir philosophiquement: lorsque l’on consulte un document d’archives, sa position n’est pas extérieure à son intelligibilité. Savoir de quelle administration il provient, par quelle procédure il a été produit, à quel dossier il appartient et avec quelles autres pièces il était conservé permet de comprendre ce qu’il faisait. Une délibération communale, par exemple celle de l’appel au soutien de la grève de Carmaux, n’a pas vraiment le même énoncé selon si on le trouve dans les archives communales qu’aux archives départementales : cela veut dire qu’elle est passé par le bureau ou le cabinet du préfet, qui exerce un contrôle de légalité sur les « administrés » — conception qui fonctionne également selon un certain régime de gouvernementalité. Un document administratif fait quelque chose dans une organisation institutionnelle et intellectuelle. Bref: pas de document sans un ensemble de pratiques qui lui donnent fonction et intelligibilité. Pas de document sans jeu de langage (en piquant librement cette idée à Wittgenstein).

Ce qui importe n’est donc pas ce que dit le document, comme s’il gardait un secret qu’un chercheur aurait à découvrir puis à dévoiler au monde. Il faut saisir les conditions selon lesquelles ce document peut exister comme acte de sédition; être produit par telle autorité; être transmis à telle autre et recevoir certains effets. L’archive foucaldienne émule à cette problématique archivistique dans sa théorie de l’énonçabilité: ce qui compte, alors, ce n’est pas tant le classement matériel des documents que les règles historiques grâce auxquelles des objets, des catégories, des positions de sujet et des types d’énoncés peuvent apparaître et fonctionner. Par exemple, l’histoire (brève) de la série K que j’ai pu faire est peut-être une bonne illustration de ce point.

Attention : on aurait tort de dire que l’énoncé vaut pour un « cadre de classement ». Mais le rapprochement permet de saisir quelque chose : un ensemble de signes ne possède pas son statut discursif par lui-même. Il acquiert ce statut dans un réseau déterminé de relations.

Bref, le « tableau » offert par l’archivistique peut servir d’analogie à la démarche foucaldienne d’une histoire générale : il oblige à problématiser les découpages, les séries et les relations plutôt qu’à présupposer l’unité d’un objet historique. Ce cadre documentaire fonctionne, de façon analogique, comme l’a priori historique foucaldien : c’est-à-dire qu’il émule un système de règles selon lesquelles des énoncés peuvent apparaître, coexister, entrer en relation, subsister et se transformer. La série K fournit un terrain documentaire illustratif pour étudier la manière dont certains énoncés administratifs existent et fonctionnent : comment le droit est publié, comment il circule, quelles autorités sont habilitées à parler, par quels supports et selon quelles procédures. (Mais attention : la série K n’est pas une archive ni un énoncé !).


C’est bien ici le rapprochement entre archive et archives peut être fait selon moi, sans qu’il faille les confondre. Les archives matérielles rendent immédiatement sensible le fait qu’un document ne possède pas toute son intelligibilité en lui-même : sa provenance, sa fonction, ses relations avec d’autres pièces et les pratiques qui l’ont produit comptent également. L’archive foucaldienne généralise tout autrement ce problème au niveau du discours : elle désigne le système historique selon lequel les énoncés acquièrent leurs modes d’existence, leurs rapports et leurs possibilités de transformation. C’est peut-être ici qu’archive et archive peuvent se rejoindre : pour l’archiviste foucaldien comme pour l’archiviste de l’archivistique, c’est bien l’organicité qui prime sur le contenu « cellulaire » de chaque document. « Archive » dénoterait de l’organicité des énoncés, le singulier en en renforçant la dimension systématique, configuratrice ou régulatrice


  1. Georg Kubler, Formes du temps, 1962, pp. 23-27, éd. 1967?. ↩︎
  2. Je pense ici à Yves Pérotin par exemple. ↩︎
  3. https://eur-artec.fr/ ↩︎
  4. En prolongeant (sans démontrer) l’idée de Jacques Bouveresse dans: La connaissance de l’écrivain, Paris, 2008, éd. Agone. ↩︎
  5. Retrouver note : soit dans l’introduction, soit dans le chapitre sur l’apriori historique. ↩︎

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